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Ouverture

Ouverture

Un guide pratique pour ceux qui construisent sur ce continent

Chez Douglas Adams1, la galaxie a une encyclopédie, et cette encyclopédie a une entrée pour la Terre.

L’entrée dit, intégralement : Globalement inoffensive.

Deux mots pour une planète. Classée par quelqu’un qui est passé, s’est fait une idée, et a continué sa route. L’entrée fait la longueur de l’attention qu’on y a mise.

L’industrie tech a une entrée pour ce continent. Elle dit, intégralement :

Émergent.

Un mot, et il tient depuis vingt ans. Émergent de quoi, vers quoi, à quelle échéance, personne ne le précise, parce que le mot n’a pas besoin d’une seconde moitié pour faire son travail. Il veut dire pas encore. Il veut dire on repassera, c’est classé.

Tu peux trouver le mot agaçant. L’agacement est la réaction la moins utile qu’il provoque.

Regarde plutôt le nombre de gens ici qui l’ont lu, qui ont trouvé qu’il était juste, et qui ont réglé leurs ambitions sur ce qu’on attendait d’eux.

Le mot n’est pas le problème. Le niveau est là. Il n’est simplement jamais devenu le standard, parce que presque personne ne le voit travailler.

Ce playbook est l’entrée longue. Une idée. Elle tient seule. Deux minutes.

Ce qui tourne déjà

Ushahidi a été écrit à Nairobi en 20082, pendant les violences post-électorales, pour cartographier ce que les gens signalaient par SMS. Le code est ouvert. Il a été déployé plus de 100 000 fois, dans 159 pays, en 45 langues, par des gens qui n’ont jamais mis les pieds à Nairobi.

MainOne a allumé en juillet 2010 un câble sous-marin de 7 000 kilomètres entre le Portugal et Lagos3. Funke Opeke avait quitté vingt ans de carrière aux États-Unis, dont Verizon, pour rentrer le poser.

InstaDeep a démarré à Tunis en 2014, avec deux ordinateurs et deux mille dollars4. Ses modèles servent aujourd’hui à concevoir des médicaments.

Afrikrea/Anka tournait depuis Abidjan. Lancée en 20165. 7 000 vendeurs dans 47 pays africains, des acheteurs dans 170. Encaisser depuis l’étranger et expédier depuis le continent tenait de l’infaisable. Plus de 60 millions de dollars de ventes, encaissés, par des gens qui cousent et qui fabriquent.

Helium Health est née à Lagos en 20166. 7 000 soignants s’en servent, dans sept pays, et plus de 300 000 consultations y passent chaque mois.

Yassir tourne depuis Alger7. Huit millions d’utilisateurs, six pays.

Depuis 2020, à Abidjan, Djamo fait passer l’argent d’un million de personnes en Côte d’Ivoire et au Sénégal8. 4,5 milliards de dollars sur des rails que 250 personnes tiennent.

Lelapa AI s’est monté à Johannesburg en 20229. L’équipe a entraîné InkubaLM depuis zéro, un modèle de langue pour l’isiZulu, le yoruba, le haoussa, le swahili et l’isiXhosa. Les poids sont publiés. N’importe qui peut les télécharger ce soir.

…Et une centaine d’autres.

Aucune de ces équipes n’attend une autorisation, et aucune n’est en train de rattraper quelqu’un.

Ça se fait déjà ici. On ne te l’a simplement pas montré. Rien d’émergent là-dedans. Juste des builders qui tiennent la comparaison avec n’importe qui, n’importe où, et qui n’ont pas attendu qu’on les remarque.

Là où je me suis planté

À partir de 2018, dans Afrikrea devenue Anka, je voulais monter une équipe produit et engineering à l’échelle du continent.

Pas une équipe de delivery. Des builders. Des gens qui demandent pourquoi avant de demander comment. Qui rouvrent une spec en réunion et disent ce qui ne va pas dedans. Qui vont lire le code source quand la doc est mince. Qui arrivent avec le problème qu’ils ont trouvé sous la tâche, et qui savent dire “je ne sais pas” sans que leur voix change.

J’ai cherché pendant deux ans.

J’ai utilisé tous les canaux qui existent ici. Les recommandations de ceux qui connaissent tout le monde. Les noms qui remontent des événements. Les profils transférés avec “celui-là est excellent, tu vas voir”. Les pubs ciblées dans les communautés tech. Les gens déjà visibles, parce que visible, c’est ce qu’un canal renvoie.

Et je tombais souvent sur un type de candidat. À l’aise. Extrêmement bien connecté. Excellent en visio. Capable de décrire une architecture à l’altitude d’un talk de conférence, et incapable de dire ce qui avait cassé dedans en production, parce que rien n’avait cassé, parce que ça n’avait jamais tourné.

Et plus ma startup grossissait, plus le canal m’en renvoyait. Une entreprise qui fait des millions et qui lève des millions, c’est l’endroit où il faut se montrer. Elle attire donc en priorité ceux qui savent se montrer.

Je veux être précis ici, parce que c’est l’endroit où ce livre pourrait déraper en une phrase.

Ces gens ne sont pas des imposteurs et ce ne sont pas les méchants de l’histoire. Ce sont des gens qui se sont correctement adaptés. Sur un marché où être connu paie mieux que livrer, devenir connu est la carrière rationnelle. N’importe qui jouerait ce coup. Beaucoup d’entre eux sont bons à des choses qui comptent. Ils n’étaient pas ce que je cherchais, et c’était tout ce que le système avait à me tendre.

Alors j’ai conclu la chose évidente. Les builders ne sont pas ici.

J’ai recruté à l’international. J’ai monté mon équipe. J’ai rangé l’autre projet et j’ai arrêté d’en parler. Et pendant longtemps j’ai cru avoir appris quelque chose. Ce que j’avais appris était plus étroit, et bien pire.

J’avais fait tourner un filtre. Le filtre a renvoyé exactement ce pour quoi il était construit. Et j’ai lu sa sortie comme un fait.

Les builders étaient là depuis le début. Certains à une heure de mon bureau à Cocody, d’autres au Nigéria, au Bénin, en Guinée, au Kenya, au Cameroun, au Rwanda, au Ghana, partout.

Ils n’étaient pas dans mes résultats parce que rien, dans la machine qui produit ces résultats, ne cherche des gens qui livrent. Elle cherche des gens connus. Sur les deux ans où j’ai regardé, je n’ai presque jamais vu les deux dans le même profil.

Ça s’est débloqué ensuite, et je ne saurais pas te dire ce qui a changé en premier. La seule chose nette est la durée. Deux ans pour que l’information traverse une ville, dans les deux sens, entre des gens qui se cherchaient.

Je n’ai jamais refait la recherche autrement. Je ne sais donc pas combien de gens j’ai manqués, ni si le filtre explique tout, et je n’ai aucun moyen de le savoir. Depuis, j’ai entendu assez de fondateurs raconter la même recherche, faire tourner le même filtre et arriver à la même conclusion.

Le sous-sol

Il existe une sitcom britannique qui s’appelle The IT Crowd10. Deux personnes qui savent réellement faire le travail sont installées au sous-sol, avec les tuyaux et les cartons. Personne ne descend. À l’étage, à la lumière, avec un bureau et un titre, il y a la personne qui représente le service informatique auprès de toute l’entreprise et qui ne sait pas allumer un ordinateur.

La série ne se moque jamais des deux du sous-sol. Elle les aime bien. La blague, c’est le bâtiment.

Le même bâtiment tient debout ici. En bas, ceux qui écrivent le code et qui tiennent quatre systèmes dans leur tête. Celle qui fait le produit et qui a passé une journée entière dans l’arrière-boutique d’un client, à le regarder faire. Le fondateur qui répond lui-même au support. En haut, en table ronde, en keynote d’ouverture, dans l’accélérateur, dans le carrousel des voix de la tech africaine, ceux qui parlent au nom de tout ça.

Certains de ces rôles d’en haut sont nécessaires. Il faut bien que quelqu’un lève de l’argent. Il faut bien que quelqu’un explique le secteur à des gens qui n’ouvriront jamais un terminal.

Ailleurs, les voix techniques que j’écoute appartiennent en général à des praticiens. Dans les salles où je me suis assis ici, beaucoup moins souvent. Le niveau visible, celui qui définit ce qu’est l’excellence, finit fixé par des gens qui n’ont jamais eu à l’atteindre.

Et personne d’en haut ne va descendre te chercher. Ils n’ont aucune raison de le faire. Vu d’en haut, le sous-sol, c’est l’endroit d’où sort internet.

Pourquoi c’est absurde et pas tragique

Tout ce qu’il y a dans ce livre est réglé depuis longtemps. Pas avancé. Pas discuté. Pas un avis tranchant. De la pratique ordinaire dans n’importe quelle startup tech correcte sur cette planète, débattue il y a vingt ans, écrite, publiée, ennuyeuse. Qu’un ticket n’est pas le travail. Qu’une spec est une hypothèse. Que celui qui tranche n’est pas automatiquement celui qui a raison. Que shipper est la façon dont on apprend quoi que ce soit.

Rien de tout ça n’est secret. Tout est gratuit. L’essentiel est à un onglet, sur la connexion avec laquelle tu lis ces lignes. La liste est en annexe 3, avec les dates.

Tout est disponible, et rien n’est devenu la norme. C’est ce décalage-là qui tient tout le reste debout.

Une équipe qui ne se mesure qu’à elle-même atterrit sur sa propre moyenne, et rien ne casse pour le signaler. Le sprint se clôture. La release part. Le client renouvelle. Aucun incident, aucune alarme, aucun mauvais trimestre. Juste un plafond que personne ne voit, qui tient des années.

Ceux qui pourraient incarner le niveau sont invisibles. Donc le niveau a l’air optionnel. Donc personne ne l’exige. Donc l’incarner ne rapporte rien. Donc ceux qui pourraient l’incarner restent au sous-sol, ou prennent le visa.

Chaque étape, prise isolément, est raisonnable. Mises bout à bout, elles sont absurdes.

Et ceux qui deviennent bons et se font voir partent en majorité, ce qui est de l’arithmétique et pas une trahison, et le continent finit par former des ingénieurs pour les entreprises des autres, à ses frais.

Personne n’a conçu ça. Ce n’est la faute de personne en particulier, et c’est pour ça que personne ne va le réparer en particulier.

Pour qui

Toi, si tu fabriques des choses. Ingénieurs, fondateurs, produit, design, data, support, ops, et ceux qui les encadrent. Un seul mot vous couvre tous ici. Builder. Celui qui fabrique quelque chose. Ton métier change ce qu’une entrée veut dire, pas si elle te concerne.

Si tu construis depuis dix ans, tu n’es pas l’élève dans cette histoire. La moitié de ce qui suit, tu le sais déjà, appris à la dure, sur un truc qui a cassé devant un client. Tu es la référence qui manquait, et si personne autour de toi ne s’en sert, c’est que rien de tout ça n’est jamais sorti de ta tête.

Le guide te demande donc deux choses. Fais circuler les entrées au lieu de refaire le discours pour la quarantième fois. Puis écris celles que je ne peux pas écrire, parce que je n’ai pas eu tes échecs, sur ton marché, sur ta stack. La fin du livre contient le format et les tests, écrits pour que ce soit possible.

Si tu as commencé l’an dernier, c’est la salle que personne ne t’a montrée. Personne ne te note à l’entrée, et rien ici ne t’oblige à rester inoffensif.

Je dois dire d’où j’écris. Plusieurs de ces entrées décrivent des erreurs que j’ai commises pendant des années, et une ou deux décrivent des erreurs que je commettais encore en les écrivant. J’écris depuis la même rive que toi.

Ce qu’est une entrée

Tu en lis une, tu refermes, tu changes une chose. Tu en envoies une à un collègue lui expliquer les quarante-neuf autres.

Une entrée fonctionne quand quelqu’un la lit et y reconnaît une scène qu’il a vécue. Sans ça, l’argument qui suit ne sera pas lu.

Ne lis pas ce livre du début à la fin, sauf si ça t’amuse. Ouvre-le à la section qui correspond à ce qui t’énerve cette semaine. Discute avec. Amène-la au standup et regarde qui se crispe.

Être d’accord avec tout serait mauvais signe. Certaines entrées sont fausses pour ton équipe, et comprendre pourquoi t’apprendra plus que hocher la tête devant celles auxquelles tu crois déjà.

Une dernière chose

Le travail que ce livre te demande ne s’arrête pas à devenir meilleur. Il te demande aussi d’arrêter de le faire en silence. Livre en public. Mets ton nom sur ton travail. Mets-le sur internet, là où ça reste. Écris ce qui a cassé et ce que tu as fait. Réponds à la question dans le thread. Dis le chiffre à voix haute en réunion.

Pas pour devenir visible à la place de ton travail. Pour rendre ton travail visible. Fais-le pour celui qui a trois ans de moins que toi, qui n’a personne sur qui se caler, et qui est en train de conclure, comme moi à l’époque, qu’il n’y a personne ici.

Le sous-sol a un escalier, et personne d’en haut ne va descendre te chercher. Pose un pied sur la première marche.

Les builders sont là depuis le début. Toi compris.

  1. Douglas Adams, The Hitchhiker’s Guide to the Galaxy.

  2. Ushahidi, fondée à Nairobi en 2008 par Ory Okolloh, Juliana Rotich, David Kobia et Erik Hersman. Plateforme open source, déployée plus de 100 000 fois dans 159 pays et 45 langues.

  3. MainOne, fondée par Funke Opeke, câble mis en service en juillet 2010 entre Seixal, Lagos et Accra. Rachetée par Equinix, opération clôturée en 2022 pour 320 millions de dollars.

  4. InstaDeep, fondée en 2014 à Tunis par Karim Beguir et Zohra Slim. Rachetée par BioNTech, accord annoncé en janvier 2023 et finalisé en juillet 2023, pour environ 500 M€ en numéraire, plus des actions BioNTech et des paiements d’étape.

  5. Afrikrea, marketplace fondée en 2016 par Moulaye Taboure, Kadry Diallo et l’auteur, opérée depuis Abidjan. Anka ouvre ensuite les services de la plateforme, paiements, logistique et expédition, aux vendeurs qui ne passent pas par Afrikrea.

  6. Helium Health, fondée à Lagos en 2016 par Adegoke Olubusi, Tito Ovia et Dimeji Sofowora. Chiffres publiés en 2025.

  7. Yassir, fondée à Alger par Noureddine Tayebi. Chiffres au moment de la levée de novembre 2022.

  8. Djamo, fondée en 2020 à Abidjan par Hassan Bourgi et Régis Bamba. Chiffres au moment de la levée d’avril 2025.

  9. Lelapa AI, fondée à Johannesburg en 2022 par Pelonomi Moiloa et Jade Abbott, avec Vukosi Marivate parmi les membres fondateurs. InkubaLM-0.4B, entraîné sur 1,9 milliard de tokens dans cinq langues africaines, publié en 2024.

  10. The IT Crowd, Graham Linehan, Channel 4.